Dernière mise à jour : septembre 2026.
Ce que le seuil de rentabilité mesure — et ce qu'il ne mesure pas
Le seuil de rentabilité d'un restaurant, c'est le chiffre d'affaires minimum à réaliser pour couvrir l'ensemble des charges, fixes et variables : à ce niveau, l'établissement ne perd ni ne gagne d'argent. Au-dessus, il dégage un résultat. En dessous, il consomme sa trésorerie.
Le point mort répond à une autre question : à quel moment de l'exercice ce niveau sera-t-il atteint ? Le seuil s'exprime en euros, le point mort en jours ou en date. Les deux sortent du même calcul, et confondre les deux est la première source de malentendu avec un banquier.
Ce que le seuil ne mesure pas : votre capacité à rembourser. Le remboursement du capital d'emprunt ne figure pas au compte de résultat. Un établissement peut être au-dessus de son seuil de rentabilité et sous l'eau en trésorerie. Ce sont deux diagnostics distincts, à mener séparément.
Le contexte impose de faire ce calcul avant l'ouverture, pas après. Au deuxième trimestre 2026, la restauration traditionnelle a enregistré 997 défaillances, en hausse de 6,4 % sur un an — l'activité la plus touchée de France en volume. L'ensemble du CHR est à 2 390 procédures, soit +9,5 %. Les entreprises de moins de trois ans concentrent une part importante de ces dossiers, avec un taux de liquidation immédiate supérieur à 75 %.
La formule — et l'erreur qui la rend fausse en restauration
La mécanique est simple et tient en quatre lignes :
- Marge sur coûts variables (MCV) = chiffre d'affaires HT − charges variables
- Taux de MCV = (MCV / chiffre d'affaires HT) × 100
- Seuil de rentabilité = charges fixes / taux de MCV
- Point mort en jours = (seuil de rentabilité / CA prévisionnel) × 365
L'erreur classique se loge dans la deuxième ligne. Beaucoup de porteurs de projet — et beaucoup de tableurs trouvés en ligne — remplacent la marge sur coûts variables par la marge brute, c'est-à-dire le chiffre d'affaires moins le seul coût matières. Ce n'est pas la même chose.
En restauration, le coût matières n'est pas la seule charge qui bouge avec l'activité. Une partie des charges de personnel varie avec le volume — les extras, les heures supplémentaires, la plonge du samedi soir. Une partie des frais généraux aussi : blanchisserie, commissions de plateformes, frais de paiement par carte, emballages. Les traiter comme fixes revient à gonfler le taux de marge et donc à sous-estimer le seuil. L'écart se chiffre facilement en dizaines de milliers d'euros de chiffre d'affaires.
Ventiler ses charges : la clé de répartition du CHR
C'est l'étape qui décide de la justesse de tout le reste. La répartition généralement pratiquée dans le secteur, documentée par L'Hôtellerie-Restauration, est la suivante :
| Poste de charge | Part variable | Part fixe |
|---|---|---|
| Matières consommées (denrées, boissons) | 100 % | 0 % |
| Personnel — restauration traditionnelle | 20 % | 80 % |
| Personnel — restauration rapide | 60 % | 40 % |
| Personnel — hôtellerie | 30 % | 70 % |
| Frais généraux | 40 % | 60 % |
| Coûts d'occupation (loyer, assurances, amortissements) | 0 % | 100 % |
Deux enseignements à en tirer. D'abord, en restauration traditionnelle, 80 % de la masse salariale est fixe : une brigade ne se réduit pas parce que le service est creux. C'est ce qui rend le modèle si sensible à la baisse de fréquentation. Ensuite, un fast-food à 60 % de personnel variable a un seuil structurellement plus bas et encaisse mieux les mauvais mois — le modèle économique n'est pas le même, le calcul non plus.
Ces clés sont des points de départ, pas des vérités. Si vous tournez avec deux CDI et des extras le week-end, votre part variable de personnel dépasse 20 %. Retenez l'hypothèse qui correspond à votre organisation réelle, et écrivez-la noir sur blanc dans le business plan : un banquier accepte une hypothèse documentée, pas une hypothèse implicite.
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Le calcul complet sur un cas chiffré
Prenons un bistrot de quartier, 45 places, restauration traditionnelle, 420 000 € de chiffre d'affaires HT prévisionnel. Structure de charges cohérente avec les repères sectoriels détaillés dans notre article sur les ratios de gestion en restauration.
Poser les charges par poste
Matières 126 000 € (30 % du CA) · Personnel 147 000 € (35 %) · Frais généraux 50 400 € (12 %) · Coûts d'occupation 46 200 € (11 %). Total : 369 600 €, soit un résultat de 50 400 € — 12 % du chiffre d'affaires.
Ventiler avec la clé du secteur
Variable : 126 000 € de matières + 29 400 € de personnel (20 %) + 20 160 € de frais généraux (40 %) = 175 560 €. Fixe : 117 600 € de personnel + 30 240 € de frais généraux + 46 200 € d'occupation = 194 040 €.
Calculer le taux de marge sur coûts variables
420 000 − 175 560 = 244 440 € de MCV, soit un taux de 58,2 %. Autrement dit : sur 100 € encaissés HT, il reste 58,20 € pour couvrir les charges fixes.
En déduire le seuil et le point mort
194 040 / 0,582 = 333 400 € HT de chiffre d'affaires annuel. Point mort : (333 400 / 420 000) × 365 = 290 jours. Le bistrot travaille pour lui à partir de la mi-octobre.
Du chiffre d'affaires au nombre de couverts
333 400 €, personne ne sait piloter ça. Il faut convertir. Trois données suffisent : le ticket moyen HT, le nombre de jours d'ouverture et le nombre de services par jour.
Attention au passage HT. La TVA est de 10 % sur la restauration sur place et de 20 % sur les boissons alcoolisées. Un ticket moyen de 27,50 € TTC avec un mix boissons courant tombe autour de 25 € HT. Raisonner en TTC surévalue votre chiffre d'affaires de 10 % et fausse tout le reste.
- Couverts à l'équilibre : 333 400 / 25 = 13 336 couverts par an
- Sur 300 jours d'ouverture : 45 couverts par jour, soit environ 22 par service
- Couverts prévus : 420 000 / 25 = 16 800 par an, soit 56 par jour
- Marge de sécurité : 11 couverts par jour
Voilà le chiffre qui se pilote. Onze couverts par jour, c'est ce qui sépare ce bistrot de l'équilibre. C'est aussi l'information qu'un chargé d'affaires attend quand il demande « à combien de couverts êtes-vous à l'équilibre ? » — question qui tombe systématiquement, et qui figure parmi les motifs de refus de prêt bancaire quand la réponse n'est pas immédiate.
Un usage simple et efficace : afficher le nombre de couverts à l'équilibre en cuisine, et le suivre au jour le jour. L'équipe voit où elle en est, et l'objectif cesse d'être une abstraction de comptable.
Le levier opérationnel : pourquoi 10 % de CA en moins coûte la moitié du résultat
C'est le point que la plupart des prévisionnels ignorent, et c'est celui qui tue. Reprenons le même bistrot avec 10 % de chiffre d'affaires en moins.
| Scénario | CA HT | Charges variables | Charges fixes | Résultat |
|---|---|---|---|---|
| Prévisionnel | 420 000 € | 175 560 € | 194 040 € | 50 400 € |
| CA −10 % | 378 000 € | 158 004 € | 194 040 € | 25 956 € |
| CA +10 % | 462 000 € | 193 116 € | 194 040 € | 74 844 € |
Dix pour cent de chiffre d'affaires en moins, et le résultat perd près de la moitié de sa valeur. La raison est arithmétique : les charges fixes ne bougent pas, toute la perte se répercute sur le résultat. Le rapport entre la marge sur coûts variables et le résultat — le levier opérationnel — vaut ici 4,85 : chaque point de chiffre d'affaires en fait bouger près de cinq au résultat.
C'est pour cette raison qu'un banquier demande un scénario dégradé chiffré. Et c'est pour cette raison qu'un projet dont le seuil est à 95 % du CA prévisionnel n'est pas finançable, même si le prévisionnel est bénéficiaire sur le papier.
Cinq leviers pour abaisser son seuil
- Réduire les charges fixes. Le loyer d'abord : c'est la ligne la plus lourde et la plus longue à corriger. Un poste occupation au-delà de 12 % du CA condamne l'exploitation avant même l'ouverture.
- Réduire le coût matières. C'est du 100 % variable : chaque point gagné se répercute directement sur le taux de MCV. La méthode est détaillée dans notre article sur le calcul du food cost.
- Augmenter les prix. Effet le plus immédiat sur le taux de marge, et le plus risqué sur la fréquentation. À manier avec une matrice marge/volume, pas au doigt mouillé.
- Rendre du personnel variable. Extras, temps partiels, mutualisation des postes : faire glisser une partie des 80 % fixes vers le variable abaisse mécaniquement le seuil. Sous réserve du respect du cadre conventionnel HCR.
- Travailler le mix de carte. Pousser les plats à forte marge sur coûts variables déplace le taux moyen sans toucher ni aux prix, ni aux charges.
Le volume n'est pas dans cette liste. Vendre plus ne baisse pas le seuil : cela permet de l'atteindre plus tôt. La nuance n'est pas académique — elle change la nature des actions à mener.
Les erreurs qui faussent le calcul
- Oublier sa propre rémunération. Rémunération et cotisations sociales comprises, selon le statut social retenu. Un seuil calculé sans le dirigeant n'est pas un seuil.
- Calculer en TTC. La TVA n'est pas un produit. En restauration, l'écart entre 10 % et 20 % selon les lignes rend l'approximation coûteuse.
- Ignorer les commissions. Plateformes de livraison, réservation en ligne, frais de paiement par carte : ce sont des charges variables à part entière.
- Raisonner en moyenne annuelle. Un restaurant ne réalise pas 1/12 de son CA chaque mois. Mensualisez, sinon le point mort est un chiffre sans usage.
- Oublier les paliers. Certaines charges sautent d'un cran à partir d'un niveau d'activité : une embauche, un second four, un agrandissement. Le seuil se recalcule à chaque palier.
- Ne jamais actualiser. Le SMIC est passé à 12,31 € de l'heure au 1er juin 2026, soit +2,41 %. Sur un effectif proche des minima, cela déplace la ligne personnel — donc le seuil.
Pour aller plus loin
- Prévisionnel financier restaurant — construire le chiffre d'affaires ligne par ligne avant de calculer quoi que ce soit.
- Ratios de gestion en restauration — le tableau de bord complet et les fourchettes de référence par poste.
- Calcul du food cost — la seule charge 100 % variable, et celle qui bouge le plus vite le taux de marge.
- Budget d'ouverture d'un restaurant — le poste par poste qui détermine vos charges fixes pour les années suivantes.
- Refus de prêt bancaire restaurant — les sept motifs réels, dont l'incapacité à défendre son seuil.
Sources
Bpifrance Création, « Le seuil de rentabilité » et « Calcul du seuil de rentabilité » (formules, distinction seuil / point mort, calcul HT) · L'Hôtellerie-Restauration, fiche pratique « Le calcul du seuil de rentabilité » et réponse SOS Experts de Jean-Claude Oulé, « Charges fixes et variables : quelles sont les sources de répartition ? » (clé de ventilation CHR) · Altares, « Étude des défaillances et sauvegardes des entreprises en France au 2e trimestre 2026 », reprise par l'UMIH (défaillances CHR T2 2026) · info.gouv.fr, « Le SMIC revalorisé le 1er juin 2026 » et arrêté du 22 mai 2026 · GHR, « Revalorisation du SMIC au 1er juin 2026 : impact sur les salaires dans la branche ». Le cas chiffré est une simulation construite à partir des clés de ventilation sectorielles ci-dessus ; les taux de TVA, seuils et barèmes évoluent — vérifiez les conditions en vigueur avant de bâtir votre prévisionnel.
Kevin Notarianni — Fondateur Hospitality 360
Accompagnement et financement de projets entrepreneuriaux en Île-de-France
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